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mardi 30 décembre 2014


En ces périodes de fêtes hivernales dévolues, plus que toutes autres , aux  retrouvailles familiales , je me promis , une fois n'est pas coutume , de faire une bonne action et de prendre de fermes résolutions dans le domaine de la communication pour entrer dans les bonnes grâces de mes divins parents .

Étant une fervente prosélyte des nouveaux outils numériques, je m'étais souvent entendu reprocher mon manque d'implication dans tout ce qui touche à l'art de la conversation . Il est vrai qu'à force de glisser mes doigts fébriles sur des écrans tactiles , j'en oubliais même le boire et le manger , et ma langue commençait sérieusement à se scléroser du fait d'être si peu utilisée . 

Des detox , j'en avais déjà fait par le passé. Les défis , j'adore me les lancer . Il me plait de prendre des décisions brutales , trancher les nœuds gordiens , partir la baïonnette au point . Ainsi quand il fallut m'astreindre à restreindre mes inclinations congénitales pour les nourritures caloriquement fatales , je ne rechignai point . Cela devint le souverain bien que je devais sans plus attendre atteindre .

J'avais donc suivi le régime prescrit par mon nutritionniste et avais consommé des pommes sans modération , matin , midi et soir , jusqu'à n'en plus pouvoir . Je saisis , au bout de trois jours, toute la portée symbolique de ce fruit biblique . Car il m'expulsa , comme Eve, du paradis ( gustatif ) et m'infligea les pires tourments gastriques et bien des désagréments dyspeptiques . 

J'aurais dû en prendre de la graine et me méfier de mes entreprises trop téméraires . Mais étant butée de nature , je ne doutai aucunement que mon projet de detox digitale ne soit couronné de succès et rangeai donc au placard portables et tablettes susceptibles de faire obstacle à l'accomplissement d'un dessein aussi élevé . 

Une âme charitable , connaissant ma fibre de geek avérée  , m'avait mise en garde contre le démon de l'hyperconnectivité  . Dans un élan de générosité , elle m'avait conseillé de pratiquer la psychologie positive et , par prudence , d'adjoindre à ma cure quelques séances de sophrologie  . Je lui avais ri au nez ! Pour qui me prenait-elle donc ? À croire que je n'allais pas tenir mes engagements ! 

Quels délices furent les miens quand , à la première aurore de ma detox,  je me reveillai au chant du coq ( façon de parler ) et non à l'alarme programmée de mon smartphone ! Quel soulagement de ne pas devoir consulter ma messagerie 2.0 , retweeter  les  catastrophes synthétisées  par l'oiseau bleu (de si mauvais augure ), me réjouir des compliments de mes prétendants Tinderisés , commenter les statuts de mes amis facebookisés et liker les selfies de ceux instagrammisés ! 

Le mot de liberté prit d'emblée tout son sens  . Les chaînes de l'asservissement venaient de tomber . De vassal , j'étais devenue suzerain et prête à explorer les fiefs de ma créativité. J'entrai dans une nouvelle temporalité , non pas celle dictée par les alertes , les bannières , les sons inopinés en provenance des divers écrans de mon empire technologique , mais celle de l' "otium" tant vanté par les Sages de l'antiquité , ce temps béni où, dégagés des contingences matérielles ,  l'on médite fructueusement sur notre vie . 

J'en profitai pour relire Shakespeare . Je retrouvai la compagnie d'Hamlet , Macbeth et King Lear que j'avais injustement abandonnés depuis mes années d'université  . Alors commencèrent à émerger en moi des angoisses diffuses . Les doutes m'assaillirent . J'en perdis le boire et le manger . To eat or not to eat , that is the question ! C'est la question que se posèrent mes parents décontenancés , dépités de ne me voir toucher à aucun de leurs  mets raffinés .

Mes doigts commencèrent à pâtir de leur inactivité . J'eus soudain peur qu'ils ne perdent de leur agilité. Mon cerveau aussi commença à se dégénérer .  Un étrange symptôme , que les spécialistes ont baptisé le PPAC ( acronyme de "peur de passer à côté ") ne tarda pas à se manifester . J'eus le sentiment que la terre s'était brusquement arrêtée de tourner , moi  qui m'étais exclue de la communauté des ultraconnectés . 

L'envie me prit de confier mon désarroi à mon amie avisée , mais pour cela il me fallait me réapproprier le pharmakon ( oui , j'avoue , il m'arrive d'être cuistre ) que j'avais éloigné volontairement de ma portée . To phone or not to phone , that is the question . 

Sans hésiter , je la tranchai , cette question maudite . Je me saisis de l'objet du délit , l'allumai avec précipitation , fus la proie de palpitations cardiaques tellement intenses que je craignis devoir subir une défibrillation  . Une pomme à demi croquée apparut sur l'écran , qui me rappela des souvenirs déplaisants de digestion difficile . Je tempêtai contre la lenteur d'affichage de ma page d'accueil , avec , en médaillon , l'élu de mon cœur . ( Je ne vous dirai pas son nom, pour ne pas nuire à sa réputation ).


Quand, finalement , la lumière fut , mes questions existentielles se dissipèrent instantanément . Un sourire béat illumina mon visage. De douces sonorités tintèrent à mes oreilles . Des notifications à profusion , des SMS  , des emails, des  messages vocaux agitèrent mon portable de spasmes  ininterrompus que ma main eut du mal à contenir. J'en oubliai de joindre mon amie . Je tressaillis de bonheur ! J'avais retrouvé le goût à la vie! Mon appétit revint , ce qui rasséréna mes parents , qui se perdaient en conjectures sur l'origine de mon chagrin. Une chose est sûre , pour 2015, ma résolution est prise ! Je ne prendrai plus AUCUNE résolution ...

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