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mercredi 22 janvier 2014

Mesurée à  l'aune des galaxies , notre place dans l'univers est microscopique , et notre échelle temporelle dérisoire . Nous ne sommes que des cirons pascaliens , des électrons se croyant assez libres pour tournoyer dans tous les sens avant de disparaître dans l' infini létal. Passagers d'un tramway nommé désir, nous n'avons de cesse de saturer nos vies de nouveautés, tellement la permanence du même nous effraie . Inconstants , nous le sommes , non par choix, mais par nécessité , car les accidents de la vie se chargent de nous rappeler que  l'itinéraire emprunté a une destination unique, et qu'elle est trop souvent atteinte plus tôt qu'on ne le pense .

De là , peut-être , notre engouement grandissant pour les réalisations estampillées "éphémères ". Le XIXe siècle avait déjà été le témoin émerveillé de manifestations qui étaient aussi grandioses qu'elles étaient circonscrites dans le temps . Les expositions universelles , avec leur déploiement de pavillons aux architectures les plus raffinées , célébraient les avancées de la technique aussi bien que les innovations artistiques  des quatre coins du globe. Pour quelques mois seulement, Paris était le théâtre de l'ingéniosité humaine , et l'on a encore du mal à se représenter que la plupart des  somptueux  édifices conçus pour l'occasion n'avaient qu'une durée de vie limitée , et qu'ils étaient inexorablement voués à la destruction s'ils n' étaient rachetés par des dignitaires épris de grandeur.

De nos jours, l'architecture dite éphémère est la rémanence modeste de cette flamboyance bâtisseuse d'antan .Elle n'utilise certes pas de matériaux nobles . La pierre n'y a pas droit de cité . On lui préfère le bois ou toute autre matière périssable  . C'est surtout à l'occasion de festivités qu'elle  jaillit  de terre comme ces chalets qui composent les marchés de Noël, ou même de l'eau , comme le théâtre flottant  d'Aldo Rossi, hommage aux structures éphémères du carnaval de la Sérénissime au XVIIIe siècle .  Le reste de l'année , restaurants ,  boutiques ou ateliers éphémères prennent le relais . Le principe est néanmoins toujours  le même . Nous proposer un dépaysement des sens et de l'esprit  afin de nous désengluer de la réalité  monotone . En affichant d'emblée leur date de péremption ( de quelques semaines à quelques mois ) , ces produits originaux et souvent insolites parviennent à aiguillonner notre curiosité , mais surtout  , il faut bien le dire , à stimuler notre consommation .

Triste constat ! L'éphémère n'est tant vénéré aujourd'hui que parce qu' il se vend mieux .  Si , aux  siècles précédents , il prenait naissance dans le creuset imaginaire de maîtres dont le seul luxe était de faire de l'art, il est , de nos jours, fabriqué à bon marché par des artisans motivés par le lucre. Les cupides de ce monde ont  bien compris que ce que nous sommes prêts à acheter à prix d'or n'est pas ce qui fige le temps dans notre mémoire , mais ce qui y fixe les instants mouvants de notre existence . Nous ne sommes pas un . Nous sommes multiples , ne l'oublions pas . Même les nouvelles techniques de photographie se sont appropriés le concept . L'argentique , autrefois vecteur d'unité et d'immortalité ( on posait une fois pour toutes pour l'éternité  ) , à été supplanté par le numérique , qui revendique son statut multiple et jetable ( on prend la pose à tout bout de champ).  Snapchat repousse encore plus les limites puisque le cliché ne s'affiche sur l'écran qu'une dizaine de secondes avant de s'autodétruire .


L'éphémère aurait-il été irrévocablement perverti  par notre société mercantile ?  Ne serait il devenu qu'une valeur marchande ? La réponse est non . À condition que nous partions  à sa recherche dans certains coins de notre cité , là ou il est le plus improbable . Sur les grands-places et les parvis , par exemple , où il se manifeste sous la forme de jardins au parcours didactique autant qu' initiatique . Dans ces espaces urbains encerclés de béton , ces îlots de végétation non pérennes nous invitent à l'évasion et à une réflexion sur notre destinée . Nous qui dépensons notre temps et notre argent sans compter , regardons ce que nous enseigne la nature qui s offre à nous sans rien nous demander en retour . Si le cycle des saisons la transfigure ou la défigure , il en va de même pour le cycle de notre vie. Le plaisir est éphémère , le bonheur aussi . Nous n'y pouvons rien . Alors plutôt que de  le déplorer, célébrons-le avec faste , et transformons les "Memento Mori "macabres en "Carpe Diem" triomphants .

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