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jeudi 5 décembre 2013

La  vie n'est qu'un passage sur cette terre , plus ou moins bref selon les êtres vivants . Admirez ce papillon irisé qui butine cette rose  ! Tous deux offrent le spectacle le plus charmant qui soit , mais aussi le plus fugace  . Demain , ils rejoindront  la terre qui les a vus naître . L'un aura juste le temps de prendre son envol , l'autre juste celui d'éclore .

Mais si le beau est éphémère, le sublime est immortel. Car il est ce qui dépasse le beau , ce qui le transcende . Ce qui défie notre imagination et fait tressaillir notre âme . Ce qui nous donne la mesure de la démesure . Ce qui nous coupe le souffle en ouvrant un abîme à nos pieds.  Dans le domaine  pictural , les oeuvres  de Caspar David Friedrich nous  précipitent brutalement dans un état émotionnel où l'effroi jaillit de la  grandeur . Le face-à-face terrifiant avec la nature , qu 'elle soit  gouffre ou immensité polaire , nous fascine , car il nous fait prendre conscience de notre insignifiance et de notre fragilité . L'homme y est représenté comme spectateur d une réalité hors norme , proche et distante à la fois , souvent terrifiante . Mais il n'en demeure pas moins impassible et serein . Comme s'il avait subitement compris qu' il n'y a pas de plus grand danger que celui que l'on porte en soi .

Caspar Friedrich a lu probablement Shakespeare , peintre par excellence de la démesure humaine . Les grandes tragédies du Barde immortel , comme le surnomment les Anglais , laissent en leur sillage cruauté  et désolation tout autant qu'elles dessinent  sur notre front le sillon de la sagesse . C'est le sublime dans toute sa splendeur horrifiante qui est livré en pâture à nos oreilles,  bercées par la cadence poétique du pentamètre ïambique . Le dramaturge élisabéthain réussit à ouvrir nos yeux sur  l'innommable tout en charmant nos oreilles . Coup de maître jusque-là inégalé!


Mais paradoxe des paradoxes , les monstres qu'il nous dépeint , nous les aimons . Nous les prenons même en pitié quand ils sont finalement  broyés par l'engrenage fatal qu'ils ont mis en marche . Que ce soit Richard III ou Macbeth , fratricide ou régicide , peu importe ! Tout monstres qu' ils sont , ils  n' en sont pas moins humains, et donc faillibles . Ils ont eu le temps d'apprivoiser notre hantise du mal en nous guidant , pas à pas , dans les replis de leur conscience . Et nous avons partagé avec eux cette hubris autodestructrice , nous avons frôlé les précipices avec eux , mais nous n'y avons pas sombré , plongés dans la sidération, semblables au  témoin impassible d'une toile de Caspar Friedrich .

C'est cela que l'on appelle le génie . La capacité à nous purger du mal tout en nous le rendant séduisant .  Nous savons que le chaos est tapi dans la boîte de Pandore de notre âme et qu'il peut faire irruption dans notre vie à tout moment . Nous savons aussi que la vie ne tient qu'à un fil , qu'elle est l'eau qui s'écoule du temps , et que la clepsydre se vide inexorablement . Alors gorgeons-nous de sublime ! Lui seul perdure . Le beau n'est que transitoire , comme ce papillon qui va mourir ou cette rose qui se fane . Confrontons-nous à nos démons et n'ayons peur d'être laids . Ecoutons religieusement les trois sorcières de  Macbeth " Fair is foul and foul is fair " , "le beau est immonde  , l'immonde beau  ". Après cela , nous n'aurons plus peur de  vivre .

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