Pages

Nombre total de pages vues

lundi 26 janvier 2015

Moi qui affectionne les pérégrinations à destination de ma bien-aimée Albion , je dois dire que je suis bien mal payée en retour pour ma si noble dévotion. Une malédiction pèse sur moi! Et cela depuis ce jour fatal où je séjournai toute une nuit sous la Manche, prostrée sur un siège dont le revêtement rayé n'était pas sans rappeler le pyjama des forçats, confinée dans un compartiment de train gris comme un funérarium .

Trois déflagrations à l'entrée de l'Eurotunnel avaient pulvérisé mon optimisme congénital et catalysé mon imagination. Mon verdict fut explosif : Attentat terroriste! Des artificiers barbus avaient déposé des machines infernales sur les voies et menaient d'âpres tractations avec Gordon Brown ! Ma vie ne tenait plus qu'à un coup de fil entre Downing Street et le repaire clandestin des preneurs d'otages de mon fabuleux destin ...

Eh bien, le croirez -vous ? Pour une fois dans ma vie, je demeurai d'un calme olympien. Mon esprit, sans doute anesthésié par un trop-plein d'émotions, analysa froidement la situation. Bonne ou mauvaise, l'issue des événements  ne dépendait aucunement de mon intervention . Je me tournai donc vers la méditation, plutôt que de perdre mon temps en de vaines lamentations, et ce, pendant que d'autres voyageurs se découvraient une soudaine passion pour la religion et se livraient à d'intempestives oraisons.

Après tout, il faut bien mourir un jour, et finir en apothéose au milieu des maquereaux et des merlans , dans un feu d'artifice aquatique, n'est pas donné à tout le monde . Je me sentais même délivrée d'un  poids immense . La maladie et la vieillesse me seraient épargnées . J'allais franchir les portes du Paradis , fraîche comme un gardon , et l'on me réserverait  là-haut un accueil en grande pompe, à la suite duquel je ferais une allocution digne de ce nom pour remercier tous les Saints de leur plaisante réception .

Mais mon imagination alla trop vite en besogne, car, de terroriste, il n'y en eut point. Seule l'amplitude thermique excessive à l'entrée du tunnel avait été responsable de l'explosion des moteurs, condamnant le train à un arrêt forcé. De sorte que je parvins à Londres indemne, consciente que Dieu avait ajourné mon séjour en son royaume pour une raison obscure mais suffisamment claire pour m'engager à profiter des bienfaits de la vie sans restriction .

Loin de mettre un frein à mes pulsions de locomotion entre Paris et Londres , cet incident ne fit qu'attiser mon envie de refranchir le Rubicon . Quinze jours plus tard ,  j'étais à nouveau sur les rails , frissonnant de plaisir à l'idée de me replonger sous peu dans les entrailles du museum d'histoire naturelle, avec son Tyrannosaure Rex  automate aux yeux jaunes étincelants  et son appendice caudal plutôt déconcertant . L'Eurostar fendait l'air du crépuscule comme Buzz l'éclair, et moi , j'étais déjà au 7ème ciel , la tête dans les nuages , des étoiles plein les yeux jusqu'à ce qu'un choc violent me ramenât les pieds sur terre ...

Le train s'immobilisa avec fracas dans un crissement de freins épouvantable . Il me sembla que l'enfer avait ouvert ses pesantes grilles de fer et qu'allait se déverser ,dans notre compartiment, une horde de créatures grimaçantes et vociférantes , presque aussi terrifiantes que les volatiles préhistoriques aux mandibules démesurées que j'avais découverts au fil de mes recherches sur l'ère tertiaire .

Un silence mortel s'ensuivit. La sueur commençait à perler sur mon front. Les trois notes en prélude d'une annonce du chef de bord déchirèrent l'atmosphère oppressante qui régnait dans le wagon. Il fut conseillé aux passagers de bien vouloir patienter, le temps que le conducteur ( oui , le conducteur ) descende sur la voie pour déterminer la cause de l'incident. Il faisait nuit noire, et nous étions au milieu de nulle part. Rien de bien rassurant, d'autant que s'il arrivait malheur à notre précieux agent , nous serions bien en peine de reprendre notre chemin ...

Deux heures s'écoulèrent avant que la cause de l'arrêt ne fut identifiée. Deux heures interminables durant lesquelles les conjectures les plus folles allaient bon train. Il faut dire que nous trouvions le temps bien long, et que, pour couronner le tout, le wagon-restaurant était à court de ravitaillement . L'on trompait l'ennui en plaisantant et en liant d'éphémères connaissances avec nos voisins du moment . Les trois notes résonnèrent à nouveau  dans l'habitacle, ce qui nous figea dans un silence sépulcral .

"Ladies and gentlemen..." De gros éclats de rire se propagèrent dans le wagon à l'annonce du diagnostic. Le choc violent avait eu pour origine un sus crofa . Autrement dit :UN SANGLIER! Et moi qui croyais que ce mammifère ne prospérait que sur mon île natale . J'avais oublié qu'Obélix , qui en faisait son plat de prédilection, n'était pas corse , mais breton ... Notre hilarité prit fin quand nous apprîmes que le télescopage avait causé de tels  dommages qu'une reprise du trajet n'était guère envisageable. Il nous fallait maintenant attendre un train de remorquage !

Le mot fatal venait d'être prononcé: REMORQUAGE ! Dans ma tête , toute l'horreur de ma claustration souterraine du mois de décembre 2009 refit surface ! Car il m'avait fallu attendre toute une nuit, prostrée , déshydratée , plongée dans la quasi-obscurité , harassée par le déclenchement intempestif des alarmes , les crises de panique de passagers phobiques , sans parler des rires convulsifs des angoissés chroniques .

 Et je me dis que, par Toutatis , jamais plus je ne confierai mon destin à Eurostar, que je préférerai désormais avoir la tête dans les nuages et me fier à ma bonne étoile dans une carlingue dans les airs plutôt que de tenter le diable une fois encore sur le ballast . Car , au pire , je périrai en m'envoyant en l'air au lieu d'être piégée sur (ou sous) terre...

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire