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mardi 25 mars 2014


En attribuant à Dibutade l'invention du dessin , la légende origine la représentation iconographique dans un acte d'amour . C'est en voulant garder présente à son esprit l'image de son bien-aimé que la jeune Corinthienne en aurait esquissé  les contours sur un mur à partir de l'ombre portée du jeune homme . C'est donc la capture graphique de l'altérité qui a été le primum mobile de l'acte inaugurant la théorie de la représentation  . Dans le cas de Dibutade , l' altérité revêtait les traits de l'être aimé . Pour d'autres artistes , qu'ils soient peintres ou sculpteurs , elle allait arborer ceux de l'être vénéré ( dieu ou déesse ), craint ( monarque ou potentat ) ou , moins glorieusement  ,  fortuné ( riche notable ).

Mais si l'altérité fut l'objet privilégié de la représentation bidimensionnelle , elle n'en fut certes pas le seul   . Que ce soit Dürer , Rembrandt ,Chardin, et plus récemment Schiele ou   Bacon  , l'artiste , en tant que sujet , s'est aussi constitué comme objet propre de la représentation . La toile s' est fait miroir , mais miroir déformant. Il n'était aucunement question ,pour eux, de se livrer à une entreprise narcissique de glorification de l'ego. En s'anamorphosant, le sujet donnait plus à voir une  intériorité  souvent torturée et grimaçante,  qu'une extériorité souvent lisse  et apaisante. Il s'agissait moins de faire preuve d'un réalisme optique que d'un réalisme psychique.

Avec l'invention de la photographie , un grand pas en avant a été fait  . Non seulement le portrait a connu une consécration indubitable , mais l'autoportrait a aussi bénéficié d' un engouement sans précédent . Le tout premier autoportrait photographique vit d ailleurs le jour en 1840, soit une année après l'invention du daguerréotype . Il s'agissait d'une mise en scène loufoque d'un certain Hippolyte Bayard , autre pionnier qui s'était distingué par l'invention d un procédé malheureusement passé sous silence , car concurrencé par celui mis au point par Daguerre. Avec un sens de l'humour consommé, l'inventeur s'était  représenté en noyé, et avait légendé son cliché de la façon suivante " Oh ! instabilité des choses humaines ! Les artistes, les savants, les journaux se sont occupés de lui depuis longtemps et aujourd'hui qu'il y a plusieurs jours qu'il est exposé à la morgue, personne ne l'a encore reconnu ni réclamé. "

Monsieur Bayard serait fortement impressionné de constater à quel point son goût pour la mise en scène  a fait d'émules parmi nos contemporains . Avec la prolifération anarchique des smartphones , nous sommes tous devenus des chevaliers Bayard de la photographie. Le selfie , version moderne de l'autoportrait que l'on met en ligne sur les réseaux sociaux , se décline sous les formes les plus insolites . Censé , à ses débuts , représenter le visage du photographe en herbe tenant son  smartphone à bout de bras, le selfie  a , depuis , pris pour cible de choix des parcelles de l'anatomie jusqu'alors réservées à l'intimité .  La duckface grotesque ( bouche en cul de poule , pour ceux qui ne comprendraient pas ) s'est vu supplanter par des parties du corps jusque-là frappées de tabou . Ainsi le legsie ( photographie des jambes )  a dû battre en retraite devant le belfie ( photographie du postérieur ) . Certain(e)s vont même jusqu'à combiner legsie et belfie dans des mises en scène sportives très sophistiquées . Sans commentaire ...

On peut s'attendre au pire pour les mois à venir . Ne nous étonnons plus si l'industrie pornographique connaît un rapide déclin . La mise en ligne de selfies suggestifs  gratuits  ne peut que lui porter ombrage . Avec le selfie , tous les verrous sautent . On se croit tout permis . Sur des réseaux sociaux, on montre tout , n'importe où et à n'importe qui . On assiste au sacre de la femme décomplexée et exhibitionniste, à moins que ce ne soit plutôt celui de la femme décérébrée et  désillusionnée . Au fond , le selfie , n'est il pas un moyen comme un autre de tenter  de se rassurer et de reconquérir le sentiment d'exister au sein d une humanité désespérée ?

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